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Les sources sur les gentilshommes bretons

Le château de Suscinio, une des résidence des ducs de Bretagne (XIII-XVe siècle).
Photo A. de la Pinsonnais (2009).

1379 : du Guesclin refuse l’annexion de la Bretagne à la France

Lundi 24 novembre 2008, par Frédéric Morvan.

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Le Télégramme de Brest, dimanche 4 mars 2001.

Citer cet article

Frédéric Morvan, 1379 : du Guesclin refuse l’annexion de la Bretagne à la France, 2008, en ligne sur Tudchentil.org, consulté le 17 novembre 2017,
www.tudchentil.org/spip.php?article568.

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1379 : du Guesclin refuse l’annexion de la Bretagne à la France
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Le 18 décembre 1378, Charles V, roi de France décide de proclamer la réunion de la Bretagne au Domaine royal. L’affaire de Bretagne commence. De nombreux nobles bretons refusent l’annexion et forment une ligue les 25 et 26 avril 1379. Le chef de toutes les armées du royaume, le connétable de France, Bertrand du Guesclin est embarrassé. Doit-il embrasser le parti de l’opposition et désobéir au roi de France ou doit-il écraser la rébellion ?

Un homme illustre

En 1379, du Guesclin est au faîte de sa gloire. Il est déjà un des Bretons les plus célèbres de l’histoire. Il est né vers 1320 dans le manoir seigneurial de son père, à La Motte-Broons, au sein d’un des plus anciens lignages de Bretagne. Sa mère est la dame de Sens, près de Pontorson. Du premier tiers de sa vie, on ne connaît que des légendes. Il sort de l’ombre en 1354 après la mort de ses parents. Grâce à une fortune familiale modeste mais convenable, à des protections haut placées et surtout à ses talents de meneur d’hommes, il se voit confier la garde de Pontorson, carrefour entre la Bretagne et la Normandie. Il se fait remarquer par le régent (futur Charles V) dans la lutte contre le roi de Navarre. Sa victoire à Cocherel en 1364 est récompensée par le comté de Longueville en Normandie. Fait prisonnier à la bataille d’Auray (1364), il est libéré grâce à Charles V ; il est le seul capable d’entraîner en Espagne les gens de guerre que la paix franco-anglaise de Calais, en 1360, avait laissé dangereusement au chômage. Malgré une défaite face aux Anglais à Najera, il permet à Henri de Trastamare de devenir roi de Castille. En récompense, il reçoit le duché de Molina et devient connétable de Castille. La guerre franco-anglaise ayant repris en 1369, Charles V se l’attache définitivement en lui offrant l’épée de connétable de France (octobre 1370). Le choix est excellent. De 1371 à 1378, du Guesclin vole de succès en victoires : il reprend aux Anglais le Poitou, l’Aquitaine et la Normandie. Pourtant, pendant cette période, il trouve le temps et les moyens d’intervenir en Bretagne où la situation s’est envenimée.

Les déboires de Jean IV

Depuis le traité de Guérande (1365), le duc est Jean IV. Il a évincé sa cousine Jeanne de Penthièvre du trône de Bretagne. Il doit tout aux Anglais. Sa politique anglophile mécontente à tel point les nobles bretons, fidèles à Jeanne, qu’il s’enfuit en Angleterre le 28 avril 1373. L’armée française, composée de Bretons et commandée par Du Guesclin, installe sans difficulté le duc d’Anjou, frère du roi et gendre de Jeanne, comme lieutenant général de Bretagne (mai-septembre 1373). Jean IV participe, l’année suivante, aux expéditions anglaises dévastatrices en France et en Bretagne. Après une période de trêve, les Anglais débarquent à Saint-Malo en 1378, mais échouent devant la ténacité de Du Guesclin.

L’affaire de Bretagne

La nomination du duc d’Anjou, pour nombre de Bretons, annonce le retour sur le trône de leur duchesse, Jeanne de Penthièvre. Espoir déçu, elle est écartée par le roi. La riche Bretagne est trop tentante pour un roi financièrement aux abois. La guerre coûte cher. Charles V croit en une annexion facile. Le parti de Jeanne, furieux de cette nouvelle spoliation forme une ligue avec les quelques amis de Jean IV. Elle ne craint pas de se donner un gouvernement, des finances et une armée, avec l’accord de Jeanne de Penthièvre, qui, accepte, un comble, l’envoi d’une ambassade en Angleterre pour rechercher Jean IV. Conduit par une petite flotte anglaise, il débarque en face de Saint-Malo et s’installe à Dinan du 6 au 15 août 1379 entouré de ces nobles. Charles V a envoyé des troupes qui ne bougent pas d’Avranches et a tenté d’avoir le soutien des plus grands seigneurs bretons, sans succès. Quant à son connétable, l’illustre Du Guesclin, il ne fait rien.

La réaction de Du Guesclin

Les historiens l’ont présenté déchiré entre sa loyauté inébranlable envers le roi de France et son amitié envers les nobles bretons. En fait, sa fidélité va davantage à sa duchesse Jeanne de Penthièvre qu’à Charles V, qui le paie pour faire la guerre.

Le roi paie mal. Soit, il lui a donné le comté de Longueville, mais c’est pour payer ses dettes. Il l’a fait connétable de France, honneur suprême, mais la fonction n’est pas sans danger. Trente ans auparavant, un autre connétable a été décapité pour trahison. Les relations de du Guesclin avec le roi sont de nature contractuelle, avec les Penthièvre, elles sont personnelles. Il épouse les cousines de Jeanne. Au début de sa carrière, elle lui confie le puissant château de La Roche-Derrien (1357). Où qu’il soit, au moindre de ses appels, il accourt. Après la mort à Auray de Charles de Blois, son époux, le duc d’Anjou le protège, le propose pour l’expédition d’Espagne, pour la fonction de connétable de France. En 1373, il occupe la Bretagne au nom du duc.

Du Guesclin pourrait agir aisément contre Jean IV et les rebelles. En tenant La Roche-Goyon (Fort La Latte), la tour Solidor et la place-forte de Saint-Malo, il contrôle tout débarquement sur les plages de la région. Ses châteaux de Léhon, tout proche de Dinan, de Montmuran, de Tinténiac et de Broons dominent le pays de Dinan. Depuis le siège de Saint-Malo, il dispose de 1500 hommes. Alors que fait-il ? Il se contente d’aller et de venir de Pontorson à Saint-Malo. Il s’entretient même avec le capitaine de la flotte anglaise, le 19 août 1379, sur une plage, près de Saint-Malo et ne fait rien de plus.

Enfin et surtout, les principaux rebelles sont ses amis, ses parents, ses voisins, ses hommes d’armes. Ils n’ont pu agir sans son accord implicite. Jamais Jean IV n’aurait débarqué près de Saint-Malo, ne serait venu à Dinan en sachant la présence d’un Du Guesclin, le génie militaire de son temps, hostile, près à intervenir dans une région qu’il contrôlait totalement. Mais, du Guesclin ne peut soutenir ouvertement le mouvement. Il est le connétable de France et à ce titre, prendre fait et cause pour Jean IV, c’est trahir le roi de France et être décapité.

Le compromis

Pour l’entourage du roi, du Guesclin est membre de la « bande du duc de Bretagne ». Comme toujours, le duc d’Anjou intervient. Il obtient son pardon. Le 17 octobre 1379, il fait une trêve avec Jean IV. Charles V a trop besoin de du Guesclin et de ses Bretons pour mener sa guerre de reconquête. Les nobles bretons supplient le roi de pardonner à leur duc (18 avril 1380). Du Guesclin part guerroyer dans le Midi. Il tombe malade lors du siège de Châteauneuf-de-Randon, et meurt le 13 juillet 1380.

Charles V a commis une erreur. Il a cru pouvoir confisquer la Bretagne, ce réservoir d’argent et de professionnels de la guerre. Empêcher, au nom du roi, en 1373, Jean IV de régner sur la Bretagne n’était pas pour déplaire à du Guesclin et aux nobles bretons, mais spolier Jeanne de Penthièvre était inadmissible. Sa fonction de connétable ne permettait pas à Bertrand du Guesclin de prendre parti mais son inaction empêcha l’annexion de la Bretagne à la France.